«Donne-lui le terrain» : Comment la coutume sécurise les terres des femmes au Cameroun

« C'est sans précédent : 35 femmes détiendront au moins 100 hectares. C'est une révolution.» - Mama Cécile Ndjebet, fondatrice de REFACOF

À Sèppè, un petit village côtier du Cameroun, le changement s'installe discrètement, mais fermement. Depuis des générations, les femmes sont les piliers de leurs familles et de leurs communautés, travaillant et cultivant des terres qu'elles n'ont jamais eu l'opportunité de posséder. Grâce au travail d'un puissant réseau de femmes, le vent tourne.       

Réécrire les règles de l'héritage

"Dans notre communauté, les femmes n’ont pas le droit d’hériter de terres. Ce sont les hommes qui contrôlent tout", explique Victoire Ndjap, 52 ans, du village de Sèppè, au Cameroun. Victoire est l'une des 35 femmes qui ont récemment reçu un certificat de propriété foncière coutumière grâce au travail du Réseau des femmes africaines pour la gestion communautaire des forêts (REFACOF).

Pour elle, le document représente la dignité et la sécurité. "C'est la terre de mon mari", explique-t-elle. "Il est toujours en vie et il a accepté de me donner la terre parce qu'elle assure la sécurité de la famille, de la femme que je suis et de nos enfants.

REFACOF a collaboré avec les chefs de village, les chefs de famille et les leaders communautaires pour rendre cela possible. Au cours de longues discussions avec les maris et les pères, gardiens traditionnels des terres, ils ont fait valoir que les droits fonciers des femmes renforçaient les familles tout en favorisant la stabilité économique et l'utilisation durable des terres.

"Au Cameroun, lorsqu'une femme devient veuve, elle perd souvent tout. Les oncles et les cousins reprennent la terre et la veuve se retrouve sans rien. C'est pourquoi ce projet est si important. Il nous protège", ajoute Victoire.

Une nouvelle voie pour les filles

Stéphanie Pauline Ngo Pouhe, une jeune femme de Sèppè, est l'une des premières de sa famille à hériter d'une terre. "Je suis très émue", dit-elle. "D'où je viens, si un père n'a pas de fils, les filles n'héritent de rien, même si elles sont mariées.

Elle explique comment sa vie a changé : "Grâce à REFACOF, j'ai reçu une partie des terres de mon père. Il est toujours en vie et il me les a transmises. Sans ce droit, je n'aurais jamais pu pratiquer l'agriculture. Je suis très reconnaissante, parce qu'avant, c'était impossible".

Les racines de l'inégalité

Le Cameroun se classe 112e sur 139 pays dans l'indice de genre des Indice de genre de l'ODD Mesures égales 2030reflétant des écarts persistants en matière d'égalité entre les sexes à travers de multiples indicateurs. Au-delà de l'héritage, les femmes sont confrontées à des obstacles structurels importants, allant d'un accès limité aux services financiers à une plus grande exposition à la violence fondée sur le genre.

Mama Cécile Ndjebet, fondatrice et directrice de REFACOF, conteste depuis longtemps ce qu'elle considère comme une injustice structurelle en matière d'héritage foncier. "Les droits fonciers des femmes sont très importants, car ce sont elles qui nourrissent la famille", explique-t-elle.

Soulignant le rôle essentiel des femmes dans l'agriculture, Mama Cécile déclare : "Les femmes produisent la nourriture, elles s'occupent des enfants, elles cultivent la terre. La terre est leur principal facteur de production, tout en dépend", explique Mama Cécile

Son engagement est profondément personnel. "Je suis née dans ce système. J'y ai grandi et j'y vieillis. Je connais la souffrance des mères lorsqu'elles perdent leur terre", ajoute-t-elle.

Les droits des femmes garantis par la tradition ancestrale

Pour officialiser la propriété des femmes, REFACOF a remis en vigueur une pratique ancestrale Bassa appelée Lilaglé, un engagement coutumier solennel qui ne peut être révoqué.

Dans la langue bassa de la côte camerounaise, Lilaglé peut se définir comme "donne-lui le champ" ou "donne-lui le terrain". " Dans notre culture, Lilaglé constitue une déclaration publique devant les ancêtres", explique Mama Cécile. "Un père ou un mari dit : Je donne cette terre à ma femme" ou "Je donne cette terre à ma fille". Une fois prononcé, personne ne peut défaire cela, même après la mort".

REFACOF a transformé cette tradition orale en un document écrit, signé par les chefs de famille, les chefs de village et les témoins. Il fonctionne comme un titre foncier coutumier, reconnu socialement et légalement.

Il y a une condition par contre : les femmes ne peuvent pas vendre la terre. Elles peuvent la cultiver, planter des arbres et la transmettre à leurs enfants, mais pas aux étrangers. "C'est ce qui rassure les hommes", explique Mama Cécile, dont le doctorat porte sur les stratégies visant à convaincre les hommes d'accorder des droits fonciers aux femmes au Cameroun.

Les fruits du travail et de la propriété

Sur son terrain d'un hectare et demi, Victoire cultive des arbres fruitiers (mandarine, citron, avocat et safou, le fruit du prunier d'Afrique). "C'est notre héritage", dit-elle fièrement. "Nous devons y travailler. Ce n'est pas à vendre, c'est à cultiver".

Pauline s'occupe elle-même de près d'un hectare. "Je plante de tout : des avocats, du safou aussi, des oranges, pour rentabiliser la terre", explique-t-elle.

Les femmes gèrent leurs parcelles avec l'agroforesterie, en associant des arbres fruitiers à des cultures de base telles que le macabo et l'igname, à la fois pour la consommation du foyer et pour la vente locale. "Ces plantations nourrissent nos familles, mais nous vendons aussi une partie de la récolte pour couvrir nos besoins", explique Cécile Rolande Nguimitouck, une autre propriétaire terrienne. "Je ne plante pas de manioc parce qu'il abîme les arbres fruitiers ; je préfère l'igname et le macabo."

Renforcer la justice : de deux villages à vingt

Ce qui a commencé comme un projet pilote dans deux villages s'est étendu à cinq autres. Les chefs le soutiennent, les hommes l'acceptent et les femmes se sentent en sécurité. "Aujourd'hui, nous voulons étendre notre action à 20 villages", explique Mama Cécile.

Le REFACOF prévoit d'intégrer cette approche dans le code de la famille camerounais, actuellement en cours de révision par le ministère des affaires sociales. "Nous préparons un atelier pour officiellement présenter  Lilaglé. Il s'agit d'une révolution douce, qui protège les femmes sans briser les coutumes. Les hommes ne sont pas aussi hostiles à l'acquisition des droits par les femmes que nous l'avons toujours pensé ; tout ce qu'il faut, c'est une bonne stratégie de plaidoyer", ajoute-t-elle.  

La terre, la vie et l'avenir

Sans les droits fonciers, dit Victoire, sa vie serait restée un cycle de lutte. "Je serais revenue à la case départ, souffrant comme nos mères. Les enfants n'iraient pas à l'école et les veuves et les filles célibataires continueraient à souffrir. Grâce à REFACOF, nous avons une chance".

Cécile Rolande ajoute : "Avant, les femmes d'ici n'avaient rien. Aujourd'hui, j'ai mon propre champ de macabo et de plantain, et j'en suis fière. Dans cinq ans, les femmes d'ici porteront leur propre porte-monnaie, issu du travail de leurs propres mains".

Pauline poursuit : "Mama Cécile ne doit pas s'arrêter à nous. Elle devrait continuer avec d'autres jeunes femmes, ici et dans toute l'Afrique. La femme est la mère de l'humanité. Si elle n'a pas de terre, comment peut-elle nourrir sa famille ?".

Le travail de REFACOF montre comment les droits fonciers des femmes créent un changement durable. Lorsque les femmes plantent des arbres, elles plantent l'avenir de leur famille, de leur communauté et de leur pays.